Mathieu Ponte-Bonneville,
POLITIQUE DES USAGES
Dans les rapports qu’entretiennent, chez Foucault, la pensée et la politique, la notion d’usage intervient de trois manières.

Elle désigne d’abord l’objet d’étude que Foucault entend se tailler dans
l’expérience politique : demander « le pouvoir, comment s’exerce-til? », c’est bien détourner la réflexion de la seule considération des
principes pour porter sur le politique un regard pragmatique ou
technologique - pour « poser la petite question, toute plate et
empirique : comment ça se passe ? » .

Le mot « d’usage », par son ambiguïté, convient d’ailleurs fort bien pour qualifier le niveau où Foucault situe ses enquêtes. Parler d’usage, en effet, c’est désigner tantôt une mise en ordre sociale de l’expérience qui circonscrit, en amont de nos choix, les actions et les discours possibles (comme on dit : « c’est l’usage »), et tantôt une pratique réfléchie, à laquelle les hommes accordent attention et minutie, qu’ils recueillent en un savoir, formalisent dans des techniques et rectifient peu à peu, « à l’usage».

Or, les régularités que Foucault met au jour, y compris dans ses
ouvrages les plus « structuralistes », se situent toujours dans cet écart là: elles ne sont à reverser ni à l’ordre des codes culturels, déroulant
leurs effets dans le dos des acteurs, ni à la sphère des initiatives
conscientes, dont les individus maîtriseraient entièrement les tenants
et les aboutissants.

« Entre le regard déjà codé et la connaissance réflexive, il y a une région médiane qui délivre l’ordre en son être même » ; région des us, en somme, où sédimentent et persistent des façons d’être, de penser ou d’agir à mi-chemin de l’institué et du réfléchi, de ce qui « se fait » et de ce que l’on fait, de l’inconscient et du délibéré : ni tout à fait socle, ni vraiment décision.

L’idée d’usage renvoie donc à la façon dont Foucault entend se saisir,
théoriquement, de la politique. Mais, à rebours, elle décrit aussi la
manière dont la politique doit s’emparer de ses théories.

En effet, pour trouver son efficacité critique, une théorie doit selon Foucault renoncer à se poser comme un cadre unificateur, accepter de se disperser en une nuée d’instruments dont le théoricien ne saurait déterminer a priori ni les rapports, ni les finalités. C’est la leçon que Foucault tire du destin des « théories enveloppantes et globales », marxisme et psychanalyse : celles-ci n’ont fourni des « instruments localement utilisables qu’à la condition, justement, que l’unité théorique du discours soit comme suspendue, en tout cas découpée, tiraillée, mise en charpie, retournée, déplacée, caricaturée, jouée, théatralisée, etc ».

La métaphore de la « boîte à outils », souvent rappelée, a d’abord ce sens polémique : forger des outils dont on puisse faire usage, c’est retirer à la théorie le soin d’assigner aux luttes sociales leurs fondements, leur distribution, leurs orientations, leurs bornes ; c’est aussi refuser au théoricien le droit de gouverner la lecture de ses travaux, le destin de ses analyses.

L’idée d’usage vient enfin désigner les destinataires privilégiés de
l’archéologie. Accusé d’avoir, avec Surveiller et punir, paralysé l’action
des éducateurs pénitentiaires, Foucault peut ainsi répondre : « Qui a
été paralysé ? Croyez-vous que ce que j’ai écrit sur l’histoire de la
psychiatrie ait paralysé ceux qui depuis un temps déjà éprouvaient un
malaise à l’égard de l’institution ? (...) Et puis je vais vous annoncer une
grande nouvelle : le problème des prisons n’est pas à mes yeux celui des
« travailleurs sociaux », c’est celui des prisonniers. Et de ce côté-là je ne
suis pas sûr que ce qui a été dit depuis une dizaine d’années ait été,
comment dire ? Immobilisant. » .

Si cette pensée, donc, n’a pas de mode d’emploi, elle n’est pas sans adresse, au moins rêvée ou dessinée en creux par l’écriture : du côté du sujet politique susceptible de s’emparer de ces textes, se dessine la silhouette d’un lecteur-usager, capable d’user de Foucault parce qu’« usager » d’abord, en un sens bien étrange et bien rude, des dispositifs dont celui-ci fait l’histoire. Si Foucault affirme ne pas savoir comment ses livres seront lus, il précise parfois pour qui ils furent écrits : pour qu’en fassent usage ceux qui sont directement exposés aux effets des usages.

lire l'article, publié par Vacarme; 29, 2004.