JULIEN GRACQ
La pensée est trop fluide, trop instable, trop spontanément mutante de nature pour ne pas s’éprendre (et même en fait pour ne pas s’ordonner selon eux, comme fait la limaille au contact de l’aimant) de ces bonheurs-du-mot où elle prend corps et coagule au contact de la langue, sans ressentir la moindre perte de liberté. Les dictons (généralement météorologiques) de la campagne prennent force, gardent vigueur et se perpétuent sur leur seul aloi verbal, sans s’embarrasser le moins du monde au long des siècles de vérification ; ils éclairent par là un peu la nature singulière de l’autorité que peut prendre et garder, un texte littéraire.

Cette autorité n’est pas celle de la vérité, mais la vertu du seul bien-dire lui fait tout de même franchir le pas décisif qui sépare la simple assertion de l’affirmation, laquelle implique prise de solidité. Non seulement quelqu’un nous parle à travers ce texte, mais quelque chose aussi, qui est la langue comme saisie dans son droit-fil : il y a aussi peu ou prou cristallisation, et la cristallisation n’est pas la "vérité" d’un élément, mais seulement son état stable à une certaine température et dans un certain milieu (qui sont rarement ceux de son utilisation courante).

 Ainsi va la " vérité " que dispense l’art, non pas opposable à l’erreur, mais plutôt à l’indistinct, au labile, à l’informe — condensation précaire, aux contours inflexibles (comme l’est le cristal) d’un élément dont l’état le plus habituel, et le seul réellement fréquentable, est la fusion, l’amalgame, l’oxydation, l’entrée en combinaison et la mixité. L’art n’est pas réellement menteur, il est plutôt le garant — paradoxalement fixé, et magnifié — de la nature à la fois authentique et perpétuellement transitive de la réalité.

RÉGIS DEBRAY:
LA BELLE VIE DES MORTS

Sans fleurs ni couronnes ni photos. Pas de cérémonie. Cercueil au feu et cendres au caveau de famille. " Notre plus grand écrivain vivant ", Julien Gracq, avait stipulé par écrit que sa mort soit un non-événement, et ainsi fut fait, après Noël. Nous en avions ri de bon coeur, quelques semaines auparavant, dans sa maison de Saint-Florent (personne de plus imprévisiblement drolatique, disert et sociable que ce faux ronchon).

" Quand la mort viendra, disait un prudent, j'aimerais mieux être absent. Moi aussi, je crois bien.

- Le fait de disparaître ne vous effraie pas ?

- Non. On ne disparaît pas complètement, on peut se souvenir de vous. Et puis, je suis géographe. Le mot de passe en géographie, c'est l'érosion. On s'éteint comme les plantes. "


L'homme du oui à la nature voyait venir sa fin avec la lucidité impeccable et enjouée du stoïcien. Pas important. " Mon corps, ma vie, vous savez, je n'y suis pas ou si peu. " Julien Gracq fuyait trop l'emphase et la posture pour se vouloir, tel Saint-John Perse, " la mauvaise conscience de son temps ".

Ce fondu au noir, logique chez un furtif sans carrière ni biographie, pose néanmoins une question gênante à une époque pour laquelle c'est son niveau de visibilité sociale qui fixe à chacun son degré d'existence. Par-delà la place faite à la littérature dans la Cité du show-biz, naguère à l'estomac, bientôt à la poubelle, il s'agit de savoir si survie et postérité font encore sens. l'article complet >>


Fragment publié par le Monde Livres

La littérature repose pour une bonne part sur un non-dit : sur l’axiome, non publié, qu’une réussite de forme est aussi de quelque manière la saisie d’une vérité, et rien n’interdit de comprendre en ce sens le mot de Rimbaud : "C’est très vrai, c’est oracle, ce que je dis."

Julien Gracq chez José Corti >>